Rif Raf profiles Crónica

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Porté sur les fonds baptismaux en 2003, le label portugais Crónica est véritablement issu de la rencontre entre les musiques électroniques et les cultures digitales. A l’instar des multiples installations et collaborations qui entrecroisent monde des arts plastiques, pratiques scéniques et univers musical, la maison de Porto s’inscrit dans une démarche souvent radicale, certes. Elle est toutefois, et plus souvent qu’à son tour, une immense bouffée d’oxygène libre dans un monde où les conformismes de tous les suiveurs ont bien trop souvent pignon sur rue.

Emanation du trio, aujourd’hui duo, @c, Crónica est issu de l’imaginaire fertile de deux de ses fondateurs Miguel Carvalhais et Pedro Tudela, avides de mettre sur pied « une plateforme pour réaliser, distribuer et promouvoir leurs propres réalisations et celles d’autres activistes ayant les mêmes préoccupations esthétiques’ » (interview parue dans la magazine MCD n°22, juin 2004). Entièrement fondé sur une vision numérisée de la musique qui tient cependant plus de la performance multimédia que de l’art de faire danser les foules, le catalogue de la maison lusitanienne s’est enrichi d’une quarantaine de titres, dont le fameux ‘Happiness Will Befall’ de notre Australien préféré Lawrence English ou le plus ambient ‘Hidden Name’ des excellents Stephan Mathieu et Janek Schaefer. Les trop rares spectateurs présents un soir de février au Netwerk d’Alost ont pu le vérifier, la très bonne réputation du label n’est pas un vain mot, comme en témoignent trois sortes récentes, dont le magnifique ‘Lovely Banalities’ de Gintas K, notre recommandation absolue du moment.

Disponible en téléchargement libre, avis aux aficionados fauchés de la noise ambient, le double album ‘Compilation Works 1996-2005’ retrace le parcours hautement agnostique du producteur allemand Marc Behrens. Première sortie sur le web autorisée par son auteur, les dix-neuf projets nous entraînent dans un – parfois – éprouvant voyage électronique, aux frontières malléables et translucides. Entre réinterprétations d’artistes contemporains (John Hudak, TV Pow, Ilios et quelques autres) et retours sur ses propres compositions, la toute grande majorité des tracks présentées est – avant tout – pleinement conceptuelle. A l’instar du morceau initial, dédié – et oui – à la Coca-Cola Company, la matière sonore s’applique en transformer en instants audibles des éléments inaudibles, au sens premier du terme (la lumière, dans le cas présent, est convertie en sons, cela donne une splendide fluidité qui évoque les installations sonores de l’artiste français Denys Vinzant). A l’évidence, la patience est de prime vertu quand on aborde l’abstraction behrensienne. Tantôt aux prises avec le non-événement, réfugiée entre silence et chaos, la vision développée par l’homme de Francfort ne laisse pas de poser des questions sur la notion même de matière musicale. Pleinement idiosyncrasique et bruitiste, son oeuvre évolue, n’ayons pas peur des mots, dans les marges de la marge. Quelque part aux extrémités d’une planète peuplée de tous les Yasuano Tone et Gert-Jan Prins en devenir, l’ampleur de son regard distancié, voire intellectualisant et narcissique, demandera à l’auditeur – quoiqu’il en soit – un effort certain de compréhension, voire d’abandon de soi. A vous de juger, d’autant que son écoute n’allègera votre portefeuille du moindre centime.

Second effort de l’artiste sonore lituanien Gintas K, ‘Lovely Banalities’ est nettement plus intéressant à notre point de vue. Successeur du très bon double album ‘Lengvai / 60 x One Minute Audio Colours Of 2 kHz Sound’, le disque est tout sauf… banal. Composé de quatorze miniatures que l’auteur n’hésite pas à comparer aux ‘Tableaux d’une Exposition’ du compositeur russe romantique Moussorgsky, l’oeuvre alterne moments de musique digitalisée et field recordings – le cours d’une rivière, la pluie – enregistrés à Marijampole, ville de résidence de notre homme. Certains titres sont absolument remarquables de justesse harmonique et de précision dynamique. Ainsi, l’introductif ‘In’ intègre en toute fantaisie une menace extra-terrestre bourdonnante éprise d’Andrei Tarvosky et de bruits épars, dont un drone obsédant bien que familier. Le second titre ‘Q’ est tout aussi réussi. Evoquant la pulsation d’un téléphone qui sonne occupé revisité par les Boards of Canada, la track est traversée par un brouillard épars d’où l’on s’attend à voire surgir le commandant Spock aux manettes d’HAL 9000. Traversé, d’une manière plus globale, de ses sonorités banales – au sens le plus étymologique – du quotidien, ‘Lovely Banalities’ n’est cependant pas qu’une exploration de plus des non-événements d’une vie sans relief. Puisé dans une inspiration jusque dans ses meilleures sources, l’essai emprunte autant à alva noto (‘Something In The Grass’) qu’à Svarte Greiner ou Lawrence English (‘HH3’), sans même parler des évidentes connections dépoussiérées avec la maison Editions Mego, (‘C2’, ‘Just 1’). Vous l’aurez compris, nous sommes – très – très fans.

En téléchargement libre, elle aussi, la troisième sortie de l’année de l’étiquette portugaise est complètement invraisemblable. Condensée en 4GB de données informatiques, l’intégralité des morceaux présents sur ‘1001 Songs of eBay’ tient, accrochez-vous au lustre, en deux jours, trois heures, quarante et une minutes et vingt six secondes, pauses clope et visite au frigo non comprises. Parfaitement invraisemblable, d’une loufoquerie démentielle dont on ne sait trop s’il faut l’admirer ou la moquer, la démarche est le fait de la collaboration du collectif viennois Ubermorgen.com et de l’artiste tout autant viennois Stefan Nussbaumer. Pleinement en adéquation avec la recherche des premiers en matières de sécurité informatique et de respect de la vie privée, les mille et unes tracks transforment les données personnelles d’utilisateurs d’eBay – vous, moi, tout le monde – en des morceaux electronica étonnamment, croyez-le ou pas, minimal dance. Toujours appuyés par des beats secs d’une étonnante teneur squelettique, elles ne sont pas évoquer le label Raster-Noton, les rythmiques saccadent des restes de mélodie clairsemées et pourtant vivaces. Toutefois, et pour la petite centaine de plages que nous avons écoutées, la très forte ressemblance entre les diverses pièces force à un exercice d’équilibre post- autechrien difficilement soutenable sur la longueur. On renverra donc aux sélections proposées sur le site du label, chacune d’un volume de 60 MB et variable selon le moment du téléchargement. Fabrice Vanoverberg

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